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Impressions, Histoire et Rationalité

Photo: Sto Foundation / Alexis Leclercq

Préambule

Ce texte a été écrit pour le cycle de conférences Les Causeries de Novembre organisées par Françoise Fromonot à l'Ecole Nationale supérieure de Paris Belleville et financées par la fondation Sto Stiftung. Il a été traduit en anglais et publié sur le site de la fondation.


Impressions, Histoire et Rationalité

« Il y a quelques années de cela, j’ai dessiné les plans d’une maison de week-end pour un ami dans la banlieue de São Paulo. Les plans convenaient à toutes ses demandes, mais il est apparu que l’une des chambres apparaissait comme trop petite, je lui ai dit que pour agrandir la chambre, il fallait nécessairement réduire la taille du salon, ou d’autre chose. Après une longue conversation, il finit par accepter ma suggestion, mais il n’était pas entièrement convaincu. Pour le rassurer, je lui ai dit « ne t’inquiète pas, la chambre est bien assez grande, ce que tu vois sur le plan n’est pas la réalité en trois dimensions. Si ça a l’air trop petit, c’est juste une impression ». Immédiatement, il s’est tourné vers moi et m’a demandé : « mais qu’est-ce que l’architecture sans les impressions ? ». Cette phrase est, aujourd’hui encore, marquée dans mon esprit… »

Cette anecdote, ouvrant la conférence de Marcelo Ferraz, va s’avérer au fil de son propos, aussi profonde de sens qu’elle peut sembler commune. Fils d’un pays aux cultures radicales, le Brésil, Marcelo entretient dès ses premiers dessins un rapport intime à l’histoire. Imprégné des témoignages de Théodore de Bry et de ses gravures représentant les peuples cannibales, de l’avant-gardisme de Diego Rivera ou de l’audacieuse modernité d’Oscar Niemeyer, il s’exprime par un trait de caractère singulier : le savant équilibre entre rupture et continuité avec le passé.

L’architecture construite n’existe pas sans son contexte, ce dernier pouvant se définir par une somme organique de cultures, de savoir-faire, de lieux, de ressources qui offrent aux terres une richesse intrinsèque et disponible, si l’on prend la peine de la regarder, de l’écouter et de la comprendre. Il y a une conception typiquement brésilienne de l’héritage qui pourrait se résumer par les mots de Lucio Costa : « Une convivialité entre les époques, les matériaux, les cultures, les traditions… ». L’héritage est un fait humain, il est l’empreinte de ses richesses et de ses souffrances, et y faire honneur implique tout autant l’acte de garder en mémoire que celui de l'oublier.

La rencontre de Marcelo avec Lina Bo Bardi en 1977 fut à ce titre un évènement marquant. Cette dernière commençait alors la construction du SESC Pompeia qu’elle acheva en 1982. Un point de convergences entre l’implacable rigueur des volumes et l’irrégularité des ouvertures, la sévérité des passerelles de béton brut et le marquage du bois des coffrages, un brutalisme nouveau au croisement de la tradition et de la rationalité, du trait à la main et de la précision. La poésie architecturale semblait alors venir de l’imperfection. « Dans les pays occidentaux, vous maîtrisez la matière », disait Marcelo dans son discours. Les avancées techniques et le cadre normatif permettent la réalisation des bétons les plus fins, des pièces de structures les plus précises et des finitions les plus exactes, cependant, quelque-chose semble avoir été perdu en cours de route. Si l’architecture occidentale tends vers de plus grandes rationalité et rentabilité, cela se fait au détriment des traditions antérieures, de la conscience du passé, et par conséquent, des impressions ressenties. Car Marcelo Ferraz interprète l’architecture comme le travail des impressions et de la rationalité. Tous les architectes savent dessiner un plan rationnel, mais combien sauront lui insuffler l’indicible travail du détail, du choix des matériaux ou des mises en œuvre ? Combien réussiront à instaurer un dialogue si subtil entre l’essence historique d’un lieu et les besoins d’aujourd’hui ? Marcelo, à l’image de Carlo Scarpa, prend la tradition à bras le corps, la fait sienne pour s’inscrire dans sa continuité. Son humilité face à l’histoire apporte à son architecture tout le pittoresque des constructions vernaculaires ; sa culture des avant-gardes et des modernistes : la rationalité constructive ; les moyens de réalisation : une imperfection subtile rendant hommage à l’artisanat, au travail de la main.

Le Brésil est une terre immense et instable. Marcelo et son agence ont répondu à des commandes aux quatre coins du pays et cela impliquait, dans chaque cas, l’adoption de nouvelles approches. Le choix des projets présentés lors de la conférence souligne de surcroit l’attention immense portée au contexte, à ses multiples enjeux ainsi qu’aux différentes manières adoptées par l’agence de Ferraz pour y répondre.

Des enjeux culturels d’abord. Le Brésil a vu au fil de son histoire l’immigration de population japonaises due à l’implantation d’une compagnie d’outremer à Registro, dans l’état de São Paulo. Les entrepôts et ateliers qui furent construits puis délaissés sont transformés en musée présentant des structures minimalistes cohabitant avec l’architecture industrielle de l’époque. La brique contraste avec le béton blanc et le bois massif des nouvelles structures, apportant un équilibre visuel à l’ensemble. Le jeu des matériaux est également très présent au Bread Muséeum. Le projet est une rénovation d’un moulin construit par une famille italienne venue au Brésil pour monter un commerce de bois. Marcelo Ferraz y travaille le bois, le verre, le tissu, le béton et la pierre, tous produits localement. L’architecture s’inscrit alors dans un contexte local traditionnel.

Faire dialoguer l’ancien avec le nouveau. La continuité du passé et du présent s’illustre également par l’exemple du Pampa Muséeum. Installé dans un ancien bâtiment militaire, le projet conserve tout ce qu’il peut d’existant et vient s’y accoler. Le béton, banché par des lattes de bois, vient alors en contact avec la pierre massive de l’Arsenal créant de fortes impressions visuelles par le frottement des matériaux de différentes natures.

Invoquer le savoir-faire. Autre exemple d’hommage rendu aux traditions locales : le siège de l’Instituto Socioambiental (ISA) où l’architecte fait appel à la population locale pour concevoir la couverture du bâtiment faite d’entrecroisements de bambous, de lianes et de branches. De même pour son projet le plus célèbre : le Praça Das Artes où il convoque des artisans pour réaliser les revêtements de tissus ou les lustres des grandes salles communes. Ferraz renoue ici avec quelque chose d’universel : l’immanente richesse des traditions antérieures et enracinées au service d’un projet mixte. Une rencontre des cultures antérieures avec une conscience moderne.

Si l’idée de la table rase est pleine d’attraits pour l’architecture moderne et contemporaine, Marcelo Ferraz et son agence en prennent le contrepied : construire n’est pas un acte anodin, cela doit se faire avec intelligence et humilité. L’architecture de l’agence Brasil Arquitetura Studio est visionnaire car consciente des enjeux actuels et de l’évolution de son pays, mais également dotée de mémoire, clairvoyante et respectueuse du passé. Le Brésil est un pays en plein éveil, à mi-chemin entre ses racines millénaires et sa complète industrialisation : il se dote alors du meilleur de chacun, acceptant les qualités et les défauts de l’un comme de l’autre. Ici se trouve, peut-être, le secret de la force visuelle et symbolique de l’architecture de Marcelo Ferraz. S’inscrire dans l’intemporel nécessite peut-être une autre vision du temps, non comme une suite d’évènements venant les uns après les autres, mais comme un réseau, comme le dit Lina Bo Bardi : “Linear time is a Western invention; time is not linear, it is a marvellous tangle where at any moment points can be selected and solutions invented without beginning or end.”.

Jérôme PERTUY

06 / 03 / 2018